Témoin
Emmanuelle Juan

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Emmanuelle JUAN
Directeur des soins, détaché deux ans à l’ANAP
en tant qu’expert ressources humaines.
Par quelle voie as-tu accédé à cette mobilité et existe-t-il des incompatibilités ?

Aujourd’hui, la mobilité interfonctions publiques nous permet d’accéder très facilement à ce type de responsabilités. J’ai été recrutée sur la base d’un dossier comprenant mon CV, une lettre de motivation et mes évaluations professionnelles, complété par un entretien avec les services du ministère de l’Intérieur.

Il n’existe pas de liste prédéfinie de postes vacants : les candidats peuvent exprimer des préférences, soit en termes de secteur géographique, soit en termes de fonctions (directeur de cabinet, sous-préfet d’arrondissement, etc.) et le service gestionnaire soumet votre profil à l’autorité préfectorale du département concerné.

Un regard attentif du ministère est porté sur d’éventuels mandats électifs, qui ne constituent pas en soi une incompatibilité mais qui ne permettent pas d’envisager une nomination dans le même secteur géographique afin d’éviter tout conflit d’intérêts éventuel.

De manière générale, les profils issus du corps des directeurs d’hôpital sont particulièrement appréciés par le ministère de l’Intérieur, en raison de la forte transférabilité de nos compétences. En effet, nos fonctions nous placent en permanence dans un rôle d’interface entre des cultures professionnelles variées et la dimension territoriale de nos établissements nous conduit à travailler en lien étroit avec de multiples acteurs d’un territoire, ce qui constitue un atout majeur pour exercer les fonctions de sous-préfet.

Quelles raisons t’ont motivée à envisager une mobilité hors FPH ?

E.J. • Parmi les mobilités offertes aux directeurs d’hôpital, la fonction préfectorale m’est apparue comme la plus en adéquation avec mes aspirations professionnelles. Elle comporte une forte stimulation intellectuelle, une pluralité de rencontres qui permettent de pousser les portes d’endroits incroyables, une palette de dossiers variés qui vont de la conciliation de prescriptions de l’architecte des bâtiments de France avec le projet de développement d’une entreprise en passant par la qualité de l’eau de source d’une commune reculée, la sécurisation d’un festival de rock ou encore le chapitre annuel de la confrérie locale. J’ai également été attirée par la dimension d’incarnation forte qu’impliquent ces fonctions. Je dirais, en résumé, que la qualité première pour assumer l’intensité des fonctions, c’est d’aimer les gens car le corollaire des fonctions implique de se placer à la disposition de son territoire et de ses acteurs. Cette mise à disposition permanente est sans doute la dimension la plus exigeante du métier.

Quelles compétences spécifiques as-tu pu développer dans ce nouveau cadre ?

Intégrer le ministère de l’Intérieur a été un vrai challenge tant la culture professionnelle de ce ministère régalien est spécifique. Apprendre ses codes, son protocole est une école de l’exigence en termes de posture professionnelle. Porter l’uniforme, par exemple, vous oblige : chaque mot prononcé engage la parole de l’État au niveau local. J’ai appris à mesurer mon discours et à identifier les réseaux d’influence locaux sur lesquels un représentant de l’État doit s’appuyer.

Sur le plan des compétences professionnelles, cette expérience de quatre ans m’a permis de développer une capacité d’analyse stratégique, une grande réactivité dans la gestion de crise, une appétence pour la mise en réseaux d’acteurs et un sens affiné de la communication institutionnelle. Elle m’a également permis de consolider mes aptitudes en management transversal, en médiation entre acteurs aux cultures professionnelles variées et en prise de décision dans des contextes sensibles.

De fait, j’ai également exercé un rôle de conseillère santé auprès des préfets que j’ai servis, en complémentarité avec les délégations territoriales des agences régionales de santé, ce qui m’a permis d’enrichir ma compréhension des politiques publiques sanitaires dans leur articulation territoriale avec les élus.

Enfin, cette immersion au sein de l’État territorial m’a apporté une vision globale des politiques publiques et des administrations qui les portent avec un sens renforcé de la cohérence de l’action publique locale.

Comment tes expériences dans la FPH t’ont-elles préparée à tes nouvelles fonctions ?

Le rôle du directeur d’hôpital implique une forte dimension managériale, une capacité à fédérer des acteurs aux cultures professionnelles variées, ainsi qu’une habitude du dialogue, autant de compétences directement transposables dans les missions préfectorales. La gestion de crise sanitaire, la maîtrise des politiques publiques de santé et la connaissance fine des enjeux territoriaux ont aussi été des atouts pour appréhender les missions qui m’ont été confiées.

Par ailleurs, la dimension humaine et éthique du management hospitalier se traduit tout naturellement dans les missions du sous-préfet qui exerce son action en proximité avec les citoyens.

Enfin, je pensais naïvement que la disponibilité induite par nos gardes administratives ressemblerait à ce qui est attendu d’un sous-préfet mais je dois reconnaître que j’avais sous-estimé les sujétions incombant aux fonctions. Sur ce plan-là, j’ai souvent regretté la liberté d’organisation qu’offrent nos métiers dans le quotidien hospitalier. Il m’a fallu intérioriser cette disponibilité permanente qui implique par exemple de demander par écrit l’autorisation de quitter mon département d’affectation au préfet ou encore, en tant que directrice de cabinet, de rester H24 connectée à mon téléphone professionnel puisque j’étais de permanence tous les soirs de semaine toute l’année pour l’ensemble du département.

Comment cette mobilité s’inscrit-elle dans ton parcours professionnel global ?

Rejoindre le corps préfectoral m’a fait « grandir », tant sur le plan professionnel que personnel. Cette expérience m’a permis d’acquérir une vision transversale de l’action de l’État, de renforcer mes compétences en coordination et en gestion de crise et de développer une compréhension approfondie des dynamiques locales et institutionnelles.

Je pensais d’ailleurs poursuivre mon parcours professionnel dans ce type de fonctions et n’ai décidé que récemment de revenir dans le champ hospitalier. Après quatre années au service de l’État, j’ai en effet ressenti le besoin d’une respiration. L’hôpital, sa culture soignante commençaient à me manquer et j’ai eu le souhait de retrouver une liberté d’action qu’offrent nos directions d’établissement de santé ainsi qu’une conciliation vie professionnelle/vie personnelle plus souple.

Cette mobilité a été un véritable tremplin vers les fonctions
de cheffe d’établissement que j’exerce aujourd’hui.
Je ne peux que recommander cette expérience de vie passionnante
et suis bien sûr disponible pour tout échange complémentaire.