Témoin
Juliette Bertrand

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Juliette BERTRAND
Directrice d’établissements sanitaires,
sociaux et médico-sociaux intégrée
dans le corps des magistrats de chambre régionale et territoriale des comptes
après une période de détachement
à la chambre régionale des comptes Grand Est.
Par quelle voie as-tu accédé à cette mobilité et existe-t-il des incompatibilités ?

Le détachement au sein des juridictions financières, que ce soit en qualité de conseiller de chambre régionale des comptes ou en qualité de conseiller référendaire en service extraordinaire à la Cour des comptes, est ouvert à tous les fonctionnaires de catégorie A+. Jusqu’en 2022, les personnes ayant exercé des fonctions d’ordonnateur, même par délégation, ne pouvaient exercer de fonction dans la chambre du territoire du ressort pendant trois ans. Depuis 2022 et la réforme du Code des juridictions financières, une souplesse est admise et il est possible d’exercer dans une chambre du même ressort que le lieu initial d’exercice. En revanche, dans ce cas, la candidature est soumise à l’examen du comité de déontologie et il faut se déporter des dossiers ayant un rapport avec les précédentes fonctions. D’une manière générale, il est préférable de toujours se déporter dès lors que nous avons quelques liens (personnels ou professionnels) avec l’entité contrôlée ou les personnels qui la dirigent.

Aujourd’hui, la seule incompatibilité qu’impose le Code des juridictions financières est le fait d’avoir été candidat (heureux ou malheureux) à une élection législative dans le territoire du ressort au cours des trois dernières années. Par ailleurs, il est incompatible d’exercer les fonctions de magistrat financier et d’avoir un mandat exécutif local ou être en couple avec le ou la titulaire d’un mandat exécutif dans le territoire du ressort.

Quelles raisons t’ont motivée à envisager une mobilité hors FPH ?

Après une dizaine d’années d’exercice de fonctions de direction dans différents établissements médico-sociaux ou hospitaliers sur des fonctions diversifiées (logistique, travaux, finances, secrétariat général), j’ai souhaité prendre du recul sur mon exercice professionnel tout en continuant à développer mes compétences.

Les fonctions de direction imposent d’être toujours dans l’urgence de la réponse, de trouver des solutions avant même que les problèmes ne se posent. C’est une fonction très exposée et dans laquelle on peut parfois se sentir comme coincé entre des injonctions contradictoires. Même si j’ai trouvé ces années d’exercice passionnantes et stimulantes, je voulais découvrir d’autres environnements. Je n’avais alors pas de plan précis pour la suite. Je recherchais la possibilité de découvrir d’autres univers pour faire le point sur mon projet professionnel tout en enrichissant mes connaissances.

Quelles compétences spécifiques as-tu pu développer dans ce nouveau cadre ?

Les conditions d’exercice entre le métier très opérationnel de directrice et celles de magistrate financière sont radicalement opposées. Si, dans le premier cas, il est demandé de la réactivité face à des demandes à court terme, dans le second il est demandé de savoir gérer les échéances à long terme et de savoir embrasser des thématiques très différentes, parfois très techniques. Le coût d’entrée est assez important, tant sur le plan des procédures que des sujets à investiguer.

J’ai donc dû apprendre à tempérer ma nature impulsive et réactive et à gérer en totale autonomie mes dossiers. Quand nous entamons une instruction, nous établissons nous-même notre plan de contrôle, choisissons nos axes de contrôle (parfois demandés dans le cadre d’enquêtes) et n’avons qu’une échéance de trois voire quatre mois pour rendre le rapport. Dans l’intervalle, le magistrat est seul pour organiser son travail et son instruction.

Cela demande une très grande organisation personnelle et discipline
pour ne pas laisser filer le temps. C’est un apprentissage pour lequel
nous ne sommes pas toujours préparés.

Comment tes expériences dans la FPH t’ont-elles préparée à tes nouvelles fonctions ?

Exercer au sein d’un hôpital demande une grande agilité intellectuelle car les thématiques sont variées. Cette fonction demande aussi de savoir prendre des décisions et les défendre mais également de faire preuve d’humilité face aux enjeux humains, à certains interlocuteurs ou encore pour appliquer certaines décisions des autorités de tutelles. Toutes ces qualités me servent aujourd’hui dans l’exercice de mes fonctions de magistrate financière. Je dois savoir m’approprier des thématiques toujours différentes (on peut passer d’un contrôle sur la gestion des ordures ménagères à un autre sur des politiques sociales en passant par l’analyse financière d’une association de droit privé au cours d’une même année), savoir identifier rapidement des enjeux et enfin (et surtout) savoir défendre mes positions face à la collégialité et parfois m’incliner face à ses décisions dès lors que ma démonstration n’était pas suffisamment convaincante.

En complément de mes activités de magistrate en CRC, je réalise ponctuellement des audits pour les organisations internationales (conseil de l’Europe, ONU) dans le cadre des mandats d’audit externe de la Cour des comptes. Ce sont des missions de très courte durée (une à deux semaines) au cours desquelles il faut savoir très rapidement comprendre le fonctionnement d’un environnement inconnu, en identifier les enjeux, analyser des données et rédiger un rapport le tout dans une langue étrangère. Les compétences de réactivité développées pendant mes années en milieu sanitaire ont été pour moi un réel atout pour ces missions très engageantes.

Comment cette mobilité s’inscrit-elle dans ton parcours professionnel global ?

Je me plais à dire que je ne sais toujours pas ce que je ferai quand je serai grande. J’ai été intégrée dans le corps des magistrats de CRC après quatre ans de détachement. Cette intégration se fait au travers d’un examen professionnel. Même si je suis toujours aussi motivée dans mes fonctions et toujours en découverte de la diversité du métier et la multiplicité des thématiques à aborder, les fonctions managériales me manquent parfois. Je n’exclus pas de repartir de nouveau en détachement dans des services plus opérationnels que ce soit en administration centrale ou déconcentrée ou pourquoi pas retourner au monde hospitalier ! Je reste à l’écoute de nouveaux challenges, je ne me ferme aucune porte ! Chaque expérience est l’occasion de gagner en compétences