Le bel été. On aura reconnu ici le titre d’un recueil de nouvelles de Cesare Pavese, célèbre auteur italien du XXe siècle. Certaines collectivités l’ont repris pour promesse à leurs concitoyens d’animations culturelles et sportives le plus souvent gratuites. Cet intitulé pourrait être reçu cette année ironiquement, au risque réel de voir annuler les propositions en raison du risque de canicule. Cesare Pavese lui-même nous avait pourtant poétiquement prévenu : « Il n’y a rien qui sente plus la mort que le soleil d’été, que la grande lumière, que la nature exubérante. »
Qui aurait pu prédire que nous allions siéger ce 9 juillet alors que s’ouvre déjà la troisième séquence caniculaire de cette année 2026 ? Qui, loin de s’achever bientôt, promet déjà d’autres itérations dans la suite estivale. Que celle-ci risque de nous sembler longue ! Bien sûr, l’immense majorité des professionnels et des citoyens reconnaît la réalité du dérèglement climatique, de ses causes et de ses effets. Depuis la canicule de 2003, des adaptations notables ont été conduites, notamment auprès des plus fragiles, parallèlement à des messages de prévention mieux partagés et relayés, et à des actions encore modestes visant à baisser l’empreinte carbone des activités de soin.
Pour autant, comme tout le monde, la précocité et la virulence de ces épisodes nous ont surpris alors même que les scientifiques annonçaient leur survenue tôt ou tard. Leurs durée et répétition rapprochée, la mise en évidence crue et cruelle de la vulnérabilité et de l’insuffisance des installations techniques, des protections déployées, des dispositifs conçus et réalisés pour limiter l’impact de la canicule, ont frappé les esprits. Certains collègues à la tête d’établissement récents, ayant bénéficié de programmes architecturaux construits selon une règlementation thermique théoriquement exigeante, ont géré des conditions d’hébergement et de fonctionnement intenables. D’où l’entrée des hôpitaux et des EHPAD en mode « gestion de crise » de façon récurrente ces dernières semaines, parfois sur des durées longues, les effets des fortes chaleurs sur les organismes se révélant progressifs et cumulatifs. Déprogrammations, fermetures partielles d’unités trop exposées, passage en secours suite à des défaillances techniques : il a fallu s’adapter, trop souvent dans des conditions dégradées, dégradantes et éprouvantes pour les familles, les patients, les agents.
La réactivité des équipes de terrain a été saluée, y compris dans la communication des hôpitaux vers la population générale. Elle a contrasté avec une parole publique tardive et timide. Notons d’ailleurs que le gouvernement a pris conscience du choc sanitaire de l’épisode de canicule de juin lors de ses effets à Paris, soit trois à quatre jours après sa survenue dans l’ouest et le sud-ouest de la France. Il a eu besoin aussi de solides relais de terrain, auxquels nous avons modestement contribué, pour mesurer les impacts que les usagers et les professionnels subissaient au même moment.
Cette prise de parole timorée traduit le désarroi des pouvoirs publics face à l’effet de nuisance profond et castrateur des déficits et de la dette. Ce discours révèle l’absence de marges de manœuvre significative, une prise de décision cadenassée et des services publics empêchés. Avec une obsession : surtout ne pas lâcher ! Surtout ne pas ouvrir une réflexion de grande ampleur qui s’attaque à la conception et la réalisation du bâti, aux conditions acceptables dans lesquelles les patients, résidents et personnes accompagnées doivent être prises en charge, tant la conviction est grande que tout effort budgétaire significatif est hors de portée. Avec un oubli majeur : le travail réel. Comment il se réalise, comment il peut être poursuivi dans ces conditions, comment il peut être adapté pour maintenir le service sans mettre à l’épreuve les professionnels de santé.
Pourtant, il va falloir sortir de la gestion de crise permanente qui mine les volontés, affaiblit la cohésion des équipes et empêche de se projeter dans l’avenir.
Pourtant, il va falloir conforter ou restaurer les capacités de maintenance et d’investissement des hôpitaux et des EHPAD que les modèles de financement actuels contraignent voire éteignent.
Pourtant, il va falloir rechercher des solutions adaptées à chaque contexte local en proximité, par la discussion, la concertation, la négociation, y compris sur l’organisation du travail et des prises en charge. En se disant que les épisodes actuels de pics de chaleur ne sont qu’un avant-goût de ce qui se produira en routine dans quelques années. Le courrier tout récent des ministres de la santé et de l’autonomie aux directeurs rappelle la nécessité d’un « dialogue social resserré » sur les conditions de travail particulièrement dans ce contexte. Gageons que les ministres ont entendu les alertes des organisations syndicales pour reconnaître la place de la négociation si souvent négligée par ce gouvernement et qu’ils se l’appliqueront à eux-mêmes.
La canicule rappelle une mission centrale de l’Etat républicain : protéger tous les citoyens, et plus particulièrement les plus vulnérables, les plus exposés aux risques. A cet égard, l’anticipation insuffisante du dérèglement climatique rejoint la liste des politiques publiques défaillantes pointées ces derniers temps : santé, grand âge, protection de l’enfance, justice, école.
Et pendant ce temps, nous apprenons que le comité d’alerte des dépenses d’assurance maladie anticipe un dérapage de l’ONDAM, d’abord du fait d’un dépassement du sous-objectif des soins de ville, secondairement en raison de la réalisation insuffisante d’économies prévues. L’annulation des mises en réserve (qui ne concernent pas les dépenses de ville) ne suffirait pas à juguler le déficit.
Rappelons que la constitution des mises en réserves se résume en somme à ne pas attribuer une partie significative de la hausse de l’ONDAM : cette hausse dont le gouvernement se prévaut chaque automne pour souligner l’effort de la nation en faveur des établissements de santé est amputée par ce même gouvernement au moment du début de la campagne tarifaire ; pour au final compenser le défaut de maîtrise des soins de ville… C’est une bonne illustration de la crise du pilotage technocratique du système, enserré dans l’annualité, qui vit d’expédients pour parer au plus pressé. Les mises en réserve, ce sont les couvertures de survie de l’ONDAM.
Le comité d’alerte a le mérite de rappeler que l’ONDAM est construit en intégrant, et donc en entérinant, un déficit d’une majorité des établissements ; que celui-ci obère les capacités d’investissement, la trésorerie, les dettes fournisseurs, y compris les avances de dépenses urgentes de climatiseurs mobiles, et les dettes sociales. Là encore, le système est à bout de souffle.
Sur un autre plan, le gouvernement avait introduit dans le projet de loi sur l’Etat local une disposition qui étendait la protection fonctionnelle aux agents mis en cause au titre de la responsabilité financière. Le retrait récent de ce projet de loi, accusé de recentralisation excessive et qui peinait à rassembler une majorité parlementaire en sa faveur, a pour conséquence l’abandon de cette avancée pour les directrices et directeurs de la FPH. Il va falloir là aussi reprendre l’ouvrage sur le métier sur cette revendication dont la légitimité s’était imposée.
Dans cette actualité pesante, le SYNCASS-CFDT déplore enfin le traitement d’une partie des candidatures qui ont suivi l’instance collégiale du 25 mai : rendez-vous très tardifs avec certains présidents de conseils de surveillance, double tour d’entretien avec les ARS excluant une partie des candidats d’entrevue avec le DGARS : ces pratiques débouchent sur du retard et la désorganisation du calendrier des résultats des nominations. Elles témoignent du peu de respect pour les candidats qui, de retour en établissement, gèrent les crises. Le CNG, garant de la cohérence du processus, doit rappeler à l’ordre les acteurs qui contreviennent au respect des personnes et à l’équité.
